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Entre-deux

Écouter la version audio enregistrée par l'auteur (16 minutes, fichier MP3 de 11 Mo).


La porte en bois sombre. Un peu plus bas, sur la gauche, la poignée. Ronde, brillante, en cuivre. Le lino gris du palier. Une fine ligne de caoutchouc noir : le nez de la première marche. Les dix-sept marches suivantes, toutes identiques. Le carrelage blanchâtre du hall. La clarté de la porte en verre dépoli. Un peu plus bas, sur la droite, la poignée. Allongée, brillante, en inox. Le gris du trottoir, dans l'ombre de l'immeuble. Une ligne un peu plus claire, la bordure du trottoir. Vingt mètres jusqu'au coin de l'immeuble. Un quart de tour à gauche et soudain, brutal, le washout.

C'est toujours ce mot anglais qui me revient quand je me retrouve brusquement face au soleil et que tout ce qui m'entoure disparaît dans un éblouissement. Et avec lui, le souvenir du voyage à Boston, la journée d'examens à l'hôpital, et pour finir, les quelques minutes de consultation accordées par le Pr Berson.

Une trentaine de mètres droit devant. Bien serrer à droite pour éviter le réverbère. Une légère pente de côté : le bateau devant le garage du 26. Serrer à gauche, l'arbre n'est pas loin. On est quel jour ? Jeudi, les poubelles ne sont pas sorties, tant mieux. Une ombre sur la droite, ce doit être l'arbre. Le washout commence à se dissiper.

Quand Berson avait employé ce mot, j'avais cru qu'il parlait de lessive en train de sécher dehors. Le soir, à l'hôtel, mon petit dictionnaire m'avait détrompé : il voulait dire que tout m'apparaîtrait blanchi, délavé, comme décoloré à l'eau de Javel. Pour moi c'est quand même l'image des draps immaculés sur les cordes à linge devant la maison de Martine, cette blancheur cotonneuse où j'aimais m'isoler quand Maman me croyait dans ma chambre.

Gris moyen du trottoir, gris sombre de la chaussée. Entre les deux, la bordure plus claire. Encore trente mètres. Côté chaussée, une traînée laiteuse. Sûrement le passage piéton. Un quart de tour à droite. Le soleil de côté, le washout se dissout. Bande claire, bande sombre, bande claire, bande sombre, c'est bien là. Regard à droite : rien ne bouge. Regard à gauche : rien non plus. Pas de bruit de moteur. Bandes claires, bandes sombres défilent. Une ligne claire plus fine, la bordure du trottoir opposé. Ensuite c'est tout droit dans la rue du Puits.

Aïe ! C'est quoi ce coup au milieu du tibia ? J'ai bien failli m'étaler en avant. Merde, heureusement que j'ai de l'équilibre. Mais c'est que ça fait mal ! Vite, relever la jambe du pantalon avant qu'elle soit tachée. Est-ce que ça saigne ? Bien sûr que ça saigne. Putain, j'avais vraiment pas besoin de ça. C'est pas très profond, en pressant bien le mouchoir ça va s'arrêter vite. N'empêche, il va encore falloir quinze jours avant que ça cicatrise complètement. La croûte de la dernière fois, sur l'autre jambe, n'est pas encore tombée. Et cette fois, qu'est-ce qu'ils m'ont gentiment déposé au milieu du trottoir ? Il y a du vert. Bien rangé le long du mur. Des branches coupées. Avec, bien sûr, la petite branchette qui dépasse en travers du chemin, à vingt centimètres du sol. Bande de crétins, on ne vous a jamais expliqué la différence entre un trottoir et une décharge ? Les déchets verts c'est dans cinq jours, vous allez me laisser ça là tout ce temps ? Et pourquoi pas au milieu de la rue ?

Évidemment, ça m'aurait fait moins mal si je marchais moins vite. Pour ça aussi, Berson m'avait prévenu : you will have to slow down... at all times... you will become a slow person... Ralentir ? Tu parles ! À l'époque il n'y avait pas plus speed que moi. Toujours à courir, toujours à la bourre, et aucune envie de changer. Douze ans après, je vois bien qu'il avait raison. Lire, écrire... c'est devenu slow. La cuisine, le ménage... slow aussi. Mais marcher dans la rue ? Pas encore assez, si j'en crois l'état de mes tibias.

C'est reparti. Soixante mètres en ligne droite avant la prochaine traversée. Bande claire, bande sombre, c'est ici. Bruit de moteur à gauche. Une voiture noire, assez proche. Vérification à droite. Au loin, une minuscule tache blanche tourne le coin. À gauche, le bruit grandit. Les bandes disparaissent. Quelques secondes, tout est noir, brillant. Les bandes reviennent, le bruit s'éloigne vers la droite. Pas d'imprudence, je la joue slow cette fois. Bandes claires, bandes sombres défilent. Le bruit s'estompe à droite, puis grossit rapidement. Vérification de ce côté. La voiture blanche est toute proche. Le coin n'était pas si loin que ça, ou j'ai mal jaugé sa vitesse. Un brusque coup de jarret, en deux bonds je suis sur le trottoir d'en face. Ronflement de moteur, crissement de freins, un bruit sourd, un cri. Elle m'a percuté. Je suis blessé. Je vais mourir.

Bizarre, je n'ai rien senti. Je suis debout, vivant. Qu'est-ce qui s'est passé ? Demi-tour. La voiture est là, juste devant moi. Pas blanche, en fait, plutôt beige clair. Arrêtée au milieu du passage piéton. Le moteur ronronne toujours. Bruit de la portière qui s'ouvre, de l'autre côté. La tête du conducteur par-dessus le toit. La portière claque. La tête se déplace vers l'avant de la voiture. Se baisse. Disparaît devant le capot. Les passants s'assemblent déjà, commentent. Une voix de femme haut perchée et très sûre d'elle : « il l'a poussé sous la voiture, je l'ai bien vu ! » Une voix d'homme, aussitôt : « mais non, c'est son fils, il le tenait par la main. » Il y avait donc quelqu'un derrière moi ? Forcément, puisque je n'ai croisé personne en traversant. Enfin, je ne crois pas. Une autre voix, un peu plus loin sur la droite : « regarde, il bouge. Ça ne doit pas être trop grave. » Je m'avance pour regarder devant la voiture. Le dos d'une personne accroupie. Au-delà, une forme allongée. Peut-être la taille d'un enfant. D'autres gens autour de lui. Inutile de rester là, il y a déjà bien assez de monde.

Je repars sur le trottoir quand une main m'empoigne le bras. « Eh là, vous partez où comme ça ? » Il m'agrippe, pas moyen de me dégager. Je me retourne. La bouche de l'homme est à la hauteur de mes yeux. Il est clairement plus costaud que moi. Ne pas s'énerver, demander poliment qu'il me laisse partir.

« Espèce de salaud ! » Cette fois il me hurle carrément au visage. « Tu pousses ton gosse sous une voiture et tu veux te tirer tranquillement ! » Il est complètement fou, ce type. Je dois absolument rester calme. Slow, mon gars. J'explique posément que je n'ai jamais eu de gosse et que j'aimerais juste continuer mon chemin. « Ta gueule ! Tu expliqueras ça aux flics ! » Quoi, ils ont même appelé les flics ? C'est quoi ce délire ? Bah, avec eux au moins je pourrai m'expliquer. En attendant je vais me taire pour ne pas énerver plus le type et tous les passants qui sont en train de se regrouper autour de nous. J'ai comme l'impression qu'il ne faudrait pas grand chose pour que je finisse lynché.

À force d'écouter les gens raconter l'affaire aux nouveaux arrivants je finis par comprendre ce qui a dû se passer. Un jeune garçon – entre 7 et 12 ans, selon les versions – est venu se mettre à ma gauche quand j'attendais pour traverser. Il s'est engagé sur la rue en restant à côté de moi. Quand j'ai accéléré d'un coup pour éviter la voiture il a été surpris et n'a pas eu le temps de me suivre. Le conducteur l'a découvert au dernier moment et n'a pas pu l'éviter. Oui, ça me semble cohérent. Mais les témoins ne peuvent pas imaginer que je n'avais pas vu cet enfant à mes côtés. Et le moment ne me semble pas franchement opportun pour des explications. Je les garde pour la police.

De toute façon je n'ai rien à me reprocher. Ce gamin, il n'avait qu'à faire attention. S'il se promène tout seul dans la rue, ses parents ont bien dû lui apprendre à traverser quand il n'y a pas de voiture, non ? Bon, d'accord, c'est moi qui lui ai donné l'exemple, mais ce n'est pas une raison. Je ne suis pas son père, je n'ai pas à m'occuper de lui. Évidemment, en étant à côté de moi il a dû se sentir protégé. C'est vrai que si je l'avais vu, je n'aurais pas sauté sur le trottoir comme ça, je l'aurais attrapé par la main ou poussé dans le dos pour le mettre en sécurité. En fait c'est la faute du conducteur. Il arrivait à toute vitesse sur un passage piéton. Le code dit qu'il doit être maître de sa vitesse, il n'avait qu'à freiner à temps. Il m'avait bien vu, lui. Oui, sauf que c'est ce qu'il a fait. Il avait un peu ralenti et si je n'avais pas bougé il avait encore le temps de piler avant de m'atteindre. Techniquement, c'est quand même lui qui est en tort, mais est-ce qu'on peut vraiment lui en vouloir ? N'importe qui aurait fait comme lui à sa place. En tout cas, pour les gens qui m'entourent apparemment c'est clair que tout est de ma faute. Est-ce qu'ils ont vraiment tort ?

Deux bruits de moteurs grandissent presque en même temps aux deux bouts de la rue. À droite un véhicule lourd, genre camionnette. À gauche une voiture. Certainement le SAMU et la police. Des gens s'affairent autour du garçon. J'aimerais savoir si c'est grave ou pas. De l'autre côté les flics posent des questions. Ils se font vite une idée générale de l'affaire. Ça ne va pas tarder à être mon tour.

« Bonjour Monsieur, contrôle d'identité s'il vous plaît. » Une chance que j'aie prévu d'aller chercher ce recommandé dans l'après-midi, d'habitude je n'ai pas ma carte sur moi. Prenons ça comme un bon augure.

« Votre permis de conduire ? » Pourquoi il me demande ça ? Simple routine quand il s'agit d'un accident de la route, je suppose. Non, je n'ai pas de permis. Non, je ne l'ai pas laissé chez moi, je n'en ai pas, c'est tout. Il a l'air de penser qu'on me l'a retiré. Ça n'améliore pas son impression, mais enfin il ne peut rien dire.

« Alors, racontez-moi ce qui s'est passé. » Je ne sais pas, moi, ce qui s'est passé. J'ai traversé la rue et quand j'arrivais de l'autre côté un gamin s'est fait renverser derrière moi. Qu'est-ce qu'il veut que je dise de plus ? « C'est pas vrai ! dit quelqu'un sur ma droite. Le gamin était déjà à côté de lui sur l'autre trottoir, ils ont traversé ensemble. Il l'a forcément vu. » Qu'il ait été à côté de moi, je n'en sais rien, c'est possible. Mais que je l'aie vu, ça, non. Allons, c'est le moment de lâcher le mot. Eh oui, je suis malvoyant.

C'est maintenant que tout va se jouer. Lent balayage du regard du flic. Je peux lire dans ses pensées : pas de canne blanche, pas de chien d'aveugle, pas de lunettes noires... des yeux grands ouverts, vivants, qui regardent droit dans les siens. Pas très crédible, mon excuse. « Vous n'avez pas de canne blanche ? » Brève explication de la différence entre l'aveugle, qui ne voit rien, et le malvoyant, qui voit des choses mais pas tout. La canne blanche, c'est pas pour moi. Bon, c'est vrai, je suis un peu de mauvaise foi. Je sais bien que la vision qui me reste n'est pas suffisante pour assurer ma sécurité. Elle pourrait m'être utile, la fameuse canne. Mais c'est trop dur... trop dur pour mon amour-propre de m'exhiber avec. Sauf que maintenant, mon amour-propre a sur la conscience un enfant étendu sur la route.

Le flic a toujours l'air dubitatif. « Combien j'ai de doigts ? » Le test d'acuité visuelle maintenant. Même si ce n'est pas tout à fait le plus approprié, du moins il cherche à se faire une idée. Je suis tombé sur un flic intelligent. Voyons, il doit présenter sa main droite. Le visage, le col, l'épaule, le bras, l'avant-bras, la main. Trois doigts. En fait j'aurais presque pu répondre sans regarder : dans ces cas-là, on montre toujours trois doigts.

Il réfléchit encore un instant. « Le numéro de la voiture, là ? » D'abord, trouver la voiture. Il doit parler de la sienne, sauf erreur il n'y en avait pas d'autres garées à cet endroit. Il a dû s'arrêter au plus près derrière la voiture de l'accident, qui est toujours au milieu du passage piéton. La portière arrière, juste devant moi. L'aile arrière. Le bitume de la rue. Le capot d'une autre voiture, plutôt sombre. Au-dessous, le pare-choc. Au milieu, la plaque : AN-154-TS.

« Et à part ça, vous dites que vous ne voyez pas ? » Là je n'ai plus le choix, il va falloir que j'y aille du petit couplet sur la différence entre acuité et champ visuel. Discours bien rodé, depuis le temps, mais je me serais bien passé de le débiter dans ces circonstances.

Distinction entre vision centrale et vision périphérique. Je vois bien ce que je regarde, pas sur les côtés. Les bâtonnets qui dégénèrent dans la rétine périphérique et les cônes qui survivent dans la rétine centrale. La vision en tunnel, comme quand on regarde à travers un tube de papier toilette. Et pour finir, l'expérience : il tend les bras devant lui et il écarte les mains jusqu'à ce qu'elles sortent de son champ visuel, puis moi je fais pareil mais je ne les vois plus dès qu'elles s'écartent de 10°. Ça, c'est parlant et ça impressionne toujours. Globalement il semble avoir compris.

Plus personne devant la voiture. Ils ont dû charger le gamin dans l'ambulance. Alors, il est vraiment blessé ? Je n'ai même pas son nom pour prendre de ses nouvelles. De toute façon je n'oserais jamais me présenter devant ses parents. Bien sûr ce n'est pas de ma faute, mais... si, quand même. Enfin, pas vraiment. Un peu tout de même.

Il reste quelques spectateurs qui discutent avec animation. Pas sûr qu'ils soient vraiment convaincus de ma bonne foi. Sur ma gauche, une femme parle fort, exprès pour qu'on l'entende, tout en faisant semblant de s'adresser à son voisin. « Avant de traverser il a regardé des deux côtés. En tournant la tête à gauche il a forcément vu le petit juste à côté de lui. »

Faire celui qui n'a pas entendu ? Un peu risqué, ma position est encore tangente. Allez, on repart pour une petite explication. Le champ visuel, ce n'est pas seulement sur les côtés, c'est un cône. Quand je regarde votre visage à travers mon rouleau de papier toilette je ne vois pas votre poitrine. Et pas davantage un gamin qui aurait la tête à la hauteur de votre ventre.

Cette fois je crois que c'est bon. Le flic finit de prendre des notes. « Quand est-ce que vous pouvez passer au commissariat pour signer votre déposition ? » C'est gagné, il ne m'embarque pas. Je ne suis qu'un témoin comme les autres.

Le SAMU est reparti. Il paraît qu'il n'y avait rien de grave mais ils l'ont tout de même emmené à l'hôpital pour contrôler. Et moi, je suis rentré chez moi en traînant les pieds. Slowly, very slowly. Puis je me suis allongé sur mon lit et j'ai pleuré.


Cette histoire est entièrement fictive. Elle a obtenu le deuxième prix du concours de nouvelles de l'Université Paris-Sud en 2013. Le thème imposé pour ce concours était : « Slow ».

J'ai également participé au concours en 2014 avec L'horloge.


© Nicolas Graner – 2013

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Dernière modification le 19/03/2014.