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C'était par une pluvieuse après-midi de novembre.
D'affreux sons musicaux provenant de la chambre de Holmes
s'interrompirent brusquement et il fit irruption dans notre
living.
- De quel horrible instrument jouiez-vous, Holmes ? Votre
Stradivarius ne vous plaît plus ? lui demandai-je.
- Avez-vous donc oublié, mon cher Watson, que mon violon
était chez le luthier ? J'en profite pour m'initier
à un instrument fort intéressant qui devrait me servir
lors d'une prochaine enquête dans les quartiers populaires de
Paris où je compte me déguiser en musicien de rue...
- Et comment appelez-vous cet objet, je vous prie ?
- Un accordéon mon cher. Vous devriez vous... Mais
j'entends notre bonne Madame Hudson ouvrir la porte. Je pense qu'elle
va introduire ici quelqu'un qui se prend pour un prince, qui est
désespéré et qui va demander notre aide.
- Comment diable avez-vous deviné tout cela ?
- Votre fraîcheur d'âme et votre naïveté
m'étonneront toujours, mon cher. Si je sais tout cela, c'est
simplement parce que notre client me l'a câblé pas plus
tard que ce matin, en m'annonçant sa visite pour 17 heures
précises. Vous voyez que vous exagérez toujours lorsque,
dans vos écrits, vous faites état de mes qualités
de déduction.
Il faudra d'ailleurs que vous me disiez un jour pourquoi vous signez
"Conan Doyle" et non "John Watson". Auriez-vous honte de votre
patronyme ?
J'allais lui répondre vertement lorsqu'un homme, tout
vêtu de noir, hagard et l'air désemparé se
précipita plutôt qu'il n'entra dans la pièce.
- Je vous en supplie, Monsieur Holmes, aidez-moi ! je n'en
puis plus.
- Du calme, mon ami, dit Holmes, prenez place dans ce fauteuil et
expliquez-nous le motif de votre visite. Voulez-vous nous rappeler
votre nom ?
- Hélas, Monsieur Holmes, je n'en sais plus rien et c'est
une des raisons de ma venue ici. Mon passeport indique que je
m'appelle Biron Lusignan mais une Reine m'appelle Amour et une
Fée me nomme Phébus. Qui croire ? Je suis d'autant
plus désorienté que, lorsqu'on m'appelle Phébus,
je vois un soleil tout noir qui me rappelle une éclipse vue
dans mon enfance...
- Voilà qui est prodigieusement intéressant, dit
Holmes. Vous souvenez-vous des circonstances de cette
éclipse ?
- Il me semble, dit l'homme, que cela se passait sur une colline,
près de Naples. J'étais à l'entrée d'une
caverne avec non plus une, mais six Reines... Oui... Six Reines
sortant d'une grotte... elles me baisaient le front... oui, je crois
bien que c'était le front..., j'étais rouge de honte, et
puis... et puis... je ne sais plus... dit-il en sanglotant.
- Rentrez chez vous et reposez-vous, dit Holmes avec
bonté. Vous aurez bientôt de bonnes nouvelles, je m'en
porte garant.
- Que Dieu vous entende, Monsieur. Je vous en serais
reconnaissant toute ma vie...
Et il prit congé, avec force remerciements et salutations.
- Voilà, dit Holmes, un des cas les plus étranges
que j'aie jamais rencontré dans ma carrière. Notre
client a manifestement subi un traumatisme violent dans son enfance et
il en est résulté le problème d'identité
qu'il vient de nous raconter. Je viens de lire la relation des travaux
révolutionnaires d'un jeune médecin viennois dont j'ai
oublié le nom mais qui nous aideront beaucoup dans notre
enquête... Nous partons pour l'Italie ! Connaissez-vous le
Pausilippe ?
- Non, dis-je naïvement. C'est un peintre du
Quattrocento ?
- Voyons Watson ! C'est la colline à laquelle notre
visiteur a fait allusion il y a dix minutes !
- C'est bien à vous de me reprocher cette ignorance, vous
qui vous moquez de savoir si la terre est plate ou
sphérique !
- Tut tut, Watson, la sphéricité éventuelle
de la terre n'a effectivement aucune importance pour mener à
bien mes enquêtes, mais vous verrez que la connaissance du
Pausilippe et de son histoire nous sera d'un grand secours. Allons
préparer nos bagages et appelez un fiacre,
voulez-vous ?
- Et votre monographie sur la fréquence des palindromes
dans l'oeuvre de Gérard de Nerval ?
- Elle attendra, dit-il joyeusement. En route, Watson, et
n'oubliez pas votre revolver.
(à suivre)
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