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Retour vers Le cothurne étroit

Affabulations

Rat citadin, rat campagnard

Jadis un rat citadin
Invita un paysan
Sur un ton plutôt badin
À finir un ortolan.

Sur un tapis d'Ankara
On mit l'oisillon rôti :
Un balthazar pour nos rats,
Qui dura tard dans la nuit.

La provision suffisait
Pour assouvir plus d'un rat
Mais un intrus qui passait
Mit fin à la bamboula.

À l'huis du local soudain
On put ouïr un grand bruit.
Filant aussitôt l'urbain,
Suivi du campagnard, fuit.

Puis quand tout bruit disparaît
Chacun a son plan d'action :
L'amphitryon, lui, voudrait
Qu'on finît la collation.

« Non pas, lui dit son ami,
Allons donc dans ma maison.
À coup sûr vos plats, ici,
Sont royaux, fins, à foison,

Mais nul importun là-bas
N'aigrit jamais nos loisirs.
Abandonnons vos plaisirs
Corrompus par vos tracas. »

Nicolas Graner – avril 1998.


D'un loup à un mâtin

Un loup tout à fait maigrichon
(d'imposants mâtins patrouillant autour du mas)
voit soudain dans son bois un puissant Briard
gras à souhait, flairant loin du logis.
Lui polir un os, loup y aurait pris plaisir
mais il fallait d'abord l'assaillir...
Non pas qu'il fût froussard
mais un bâtard ainsi bâti
pouvait avoir aussi du cran...
Donc mon loup choisit la communication :
« Bravo, Toutou ! pour ton poil si luisant !

– Si tu voulais, loup hautain,
tu pourrais toi aussi avoir du lard.
Tu n'as qu'à sortir du bois, loup sympa.
Toujours sans logis,
toujours crocs à l'affût
tu finiras par mourir d'inanition.
Suis-moi donc jusqu'à la maison,
tu connaîtras la paix,
tu n'auras aucun souci pour ton futur.
– Voyons d'abord, Cabot, mon job ?...
Là-bas, il faudrait accomplir quoi à propos ?
– Bah ! on fait du troc :
parfois tu sors un croc, tu vas sus au vagabond :
tu fais ton chat, cours autour du patron,
ça lui plaît.
Il y a os à foison quand tu as fait ton boulot
(Ils nous font aussi guili-guili) ».
Loup à ouïr tout ça
fondrait tout-à-fait
si tout-à-coup il n'avisait son ami au cou
« Tu n'as plus aucun poil ici, tout autour, dit-il.
– Insignifiant !
– Mais quoi donc ?
– J'ai rompu mon licol.
– Un licou ! Mais la divagation, ami ?
– Bof ! on a du canigou...
Où cours-tu ainsi grand loup ?
– Au maquis ! j'ai compris...
À bas la collaboration ! »

Jean Féron, Association Au Pied de la Lettre.


Un goupil aux raisins

Un goupil gascon, on a dit parfois normand,
Assailli par la faim, vit au haut d'un grand mur
Un raisin mûr, fort attirant,
Qui paraissait un rubis pur.
L'animal aussitôt saliva, à l'affût,
Mais, voyant qu'il gisait trop bas :
« Ils sont trop surs, dit-il, bons pour un malotru ! »
Aurait-il fallu qu'il grognât ?

Nicolas Graner – septembre 1998.


La fourmi rit du grillon

Un grillon bûcha sa voix
Tout un mois,
Puis comprit sa privation
Quand un mistral fit sanction :
Aucun tronçon minimal
D'asticot, pain animal.
Il alla vagir sa faim
Au voisin fourmi, afin
Qu'il mît à disposition
Du grain pour sa nutrition
Jusqu'à la saison d'avril.
« J'aurai du fric, lui dit-il,
À vous offrir, foi d'alto ;
J'y adjoindrai un bon taux. »
L'ami fourmi fut radin :
Pour lui, un mal plutôt doux.
« Mais qu'as-tu fait au mois d'août ?
Dit-il à l'intrus, soudain.
– À tout instant, jour ou nuit
J'improvisais, sans affront.
– Tu braillais ? nous admirons.
Va donc au bal aujourd'hui ! »

Gilles Esposito-Farèse – septembre 1998.


Le merle et le fennec

Messer le Merle, en ce verger perché,
En bec préserve ce chester.
Messer Fennec, de l'essence éméché,
Le hèle en ces termes de frère :
« Mes révérences, Père Merle.
Bel éphèbe céleste ! Esthète ! Gente perle !
Je ne mens : tes vers, tes ensembles,
Tes chères pennes se ressemblent.
Je te vénère en chef et en elfe des bêtes. »
De tels encensements mettent le Merle en fête ;
Se présente cette vedette :
Le bec enflé se fend et le chester s'éjecte.
Le Fennec le reprend, et jette : « Excellent Père,
Le secret est très sévère :
Le lèche-fesses des benêts se sert.
Je vends cette pensée en termes de chester. »
Le Merle, hébété et gêné,
Se rend le lent serment de n'être re-berné.

GEF – octobre 1998.


Ganga and chacal

Agha Ganga dans catalpa
Agrafa par clap cantal gras.
Agha Chacal, captant santal,
Lâcha flagrant bla-bla bancal :
« Ah ! Salam, grand radjah Ganga.
Caramba ! Pas mal ! Charmant gars !
Sans fard, dans cas chant d'apparat
Valant falbalas d'Alhambra,
T'as Brahma dans sang, as flambant ! »
Galant bla-bla ! Ganga, bavant,
Campant La Callas dans « Martha »,
Cracha l'astral cantal par-là.
Chacal, l'attrapant, jacassa :
« Bah, fada ! Charlatan gagna,
Car flatta fat, canard vantard.
Va savant... sans cantal d'Allah ! »
Agha Ganga, hagard, blafard,
Sacra : « Pas ça à la Scala ! »

Pascal K. – novembre 1998.


Un mal frappant au pays animal

    Un mal dont on fuit l'irruption,
    Mal conçu dans l'indignation
Par un courroux Divin pour punir l'ici-bas,
Oui, l'accablant sida (craint d'Oxford à Cadix),
Pouvant sans fin nourrir l'abyssal cours du Styx,
    Livrait aux animaux combat.
On n'agonisait pas toujours, mais on souffrait :
    Aucun animal n'arrivait
À jouir sans affliction du jour alanguissant ;
    Plus faim, plus soif ; du mauvais sang ;
    Ni Loup ni Chacal pour s'offrir
    Sa portion d'os ou d'illusion.
    Cupidon pouvait s'assoupir :
    Point d'amour sans copulation.
La cour vint alors voir son roi, un Lion, qui dit :
    Du Tout-Puissant qui nous maudit
    S'abat pour nos torts la sanction ;
    Or, au plus fautif parmi nous
    D'offrir son sang à lui, tout son sang,
jusqu'au bout,
Par là, sait-on jamais, naîtra l'absolution.
La tradition nous dit qu'il faut agir ainsi
    Quand un mauvais sort nous poursuit.
Allons-y donc pour vrai ; voyons sans faux-fuyant
    Qui a fait quoi d'incriminant.
Pour moi, satisfaisant mon bas instinct glouton
    J'ai occis maints jolis moutons.
    Pourquoi ? Oh, ma foi, par plaisir :
Aussi, on m'a parfois surpris, si, grignotant
        L'Habitant.
J'irai donc au hachoir, s'il faut, mais pas sans ouïr
Tout un chacun d'abord s'accusant, car au fond
On doit savoir ici qui pour nous aura droit
    D'avoir trois clous sur la grand-croix.
– Mon Roi, dit un Chacal, Ô mon Roi si bon,
Passionnant discours, oui, mais trop avilissant ;
Oh quoi, ouvrir moutons, bâtards ou ruminants,
Voilà donc un forfait ? Non, non. Ils ont tous joui
    Du palais royal, a-t-on dit.
    Quant à l'habitant, lui, on croit
    Qu'il a connu un sort parfait :
Tant d'animaux pour lui, ou dont il profitait...
    Croyait-il avoir tout d'un roi ?
Ainsi parla Chacal – courtisans d'applaudir.
    On n'osa trop approfondir
Du Loup, ni du Jaguar, ni d'aucun assassin,
    Son goût du sang ou du tocsin.
Brigands, pillards, coquins, jusqu'aux plus bas filous,
À chacun son propos faisant dix saints jaloux.
Puis vint un Bourricot, qui dit : J'ai, moi, un jour
    Dans un vallon où j'avais faim,
Molli sous l'occasion d'un joli gazon court,
    Ô si dodu, si gras, si fin :
J'ai pris cinq ou six brins du champ qui m'attirait.
N'ayant là aucun droit, j'ai commis un accroc.
Vlan ! On cria haro sur l'impur Bourricot !
Un Loup fait magistrat prouva tout ça d'un trait :
On cuirait l'animal ici, aux tribunaux,
L'infamant malandrin d'où tombait tous nos maux.
Oh, qu'avait-il fait là ? Il fallait l'aplatir :
Vouloir quoi ? Du gazon d'autrui ? Tu vas pâtir !
    Soumis à la loi du plus fort,
Il mourut dans l'instant : on l'avala au soir.

Si donc tu grandis du bon ou du mauvais bord,
Tu vivras toujours blanc ou finiras tout noir.

Christian Rousseau – octobre 1998.


Du crapaud qui voulait grossir autant qu'un bison

Un crapaud vit un fort bison
Qu'il trouva d'un bon gabarit.
Lui, pourtant pas plus gros au total qu'un oison,
Jaloux, voudrait grandir, grossir ; il s'alourdit
Croyant valoir l'animal par son poids.
Disant : « mon fils, allons, dis-moi,
Ça suffit ? Là, j'y suis ? Oh, pour sûr,
j'ai fini !
Non pas. – M'y voici donc ? – Point du tout. – M'y voilà ?
– Tu n'as pas fait un quart. » L'avorton mal nourri
Gonfla tant qu'il finit à plat.

On connaît maints humains qui sont tout aussi niais.
Tout citadin voudrait voir son palais bâti,
Tout duc a son consul à lui,
Tout marquis voudrait vingt laquais.

Nicolas Graner – octobre 1998.


Un mont qui accoucha

Un gros massif voulant bambin,
Clamait si haut, hurlait si fort,
D'aucuns, courant au bruit soudain,
Sûrs, ou pas loin, qu'il va, qu'il sort,
Fourbi d'un poids valant au moins Paris :
Il accoucha, las, trois souris.

Lors, raisonnons au fabliau
Au fil tout à fait faux
Mais plus vrai quant au fond,
Un troubadour on ouït au loin
Clamant : Du chaos dirai la fin
Qui fusilla Titans au bas du Mont !
Il promit moult chant : mais qu'y vit-on ?
    Un aquilon.

Annick Monte – octobre 1998.


Le campagnard et ses enfants

Ahanez, cravachez : le zèle,
Ce placement, est stable et ferme.
Ce fellah argenté, se sentant las et frêle,
Appela ses enfants et parla en ces termes :
« Ne vendez pas les champs venant de mes grands-pères
Et passés à mes descendants :
De l'argent est caché dedans.
Hélas, l'emplacement échappe à mes
repères.
Cherchez-le sans relâche et percez le secret.
Bêchez, sarclez les champs dès septembre, et les
prés.
Désherbez et grattez, ne les ménagez pas.
Cernez la place pas à pas. »
Les enfants, respectant le père trépassé,
S'attellent à la tâche ; et l'an étant
passé,
Le champ recela davantage.
Pas de perle enterrée. Le secret de ce sage,
Partagé avec ses enfants :
L'acharnement, c'est de l'argent.

Nicolas Graner – octobre 1998.


Un loup fond sur un mouton

Un propos du plus fort sort toujours plus promu :
Nous montrons tout d'un coup son but.
Un jour un doux Mouton poupon
But du flot pur d'un bon cours d'or.
Lors donc un Loup goulu voulut un coup du sort,
Mû pour son lunch d'un goût surtout glouton.
« Butor, tu bus mon flot sous mon croc, sous mon front !
Sort d'un ton dur mon Loup bougon :
Nous romprons donc ton cou pour ton trop gros culot.
– Bon Lord, pond mon Mouton, tu conçus un complot :
N'optons pour un bourru courroux !
Consolons-nous plutôt, Gourou :
L'on but un prompt bol du flot blond
Du cours profond
Plus d'un fort long tronçon sous Vous ;
Donc nous n'ombrons ton sol, nous n'obstruons ton jus :
Nul photon obscur où tu bus.
– Chut ! Nous nous offusquons, conclut l'obtus gros Loup,
Nous soupçonnons surtout ton humour sur mon dos.
– Non, nous comptons un jour, nous suçons un lolo !
Fut l'opportun propos du doux poupon.
– Hors ton trognon, sûr : ton tonton !
– Non, nul tonton. – Plutôt donc un consort,
Nous subodorons vos tons,
Vous, vos toutous, vos sponsors.
Tout fut connu : nous prononçons vos torts. »
Lors donc, sous un surplomb touffu,
L'ossu Loup mord son Mouton mort :
Cour où nul quorum fut pourvu.

Gilles Esposito-Farèse – novembre 1998.


un ara versus un mérou

un ara, sur un roc,
conserve sous son nez un vermisseau menu
une maman mérou aux sens émus,
susurre « monsieur mon ami, mon amour
vous au minois camaïeu, à voix sonore
vous avez mon cœur, ma vie
vous un roi, un mars sous ces cieux. »
voici mon oiseau encensé.
comme sirène émue, murmure
« merci cousine, vous avez mon âme »
sire ara en un sourire, évacue son ver
ma mérou consomme ver cru, mais sermonne
« souvenez-vous : scène cousue main
mon air énamouré vous a ravi
un encenseur arrive à vivre ainsi »
sire ara en courroux, soucieux, marri, amer,
rumine avec assurance : onc ne m'asservira

Alain Zalmanski – mars 2000.


Le koudou et le dikdik

Le koudou, au haut du puy logé,
Happait de la gueule quelque feuille.
Le petit dikdik, pa' la bouffe appâté,
Lui dit : « Belle bête, quelle tête ! quelle toque !
Dieu de l'altitude, idole du bled !
Pelage et babil de koudou, je juge égal.
Beugle aubade ou ballade. »
Le bébé a flatté la bête qui gueule : « Ah !... »
Et quitte la feuille qui kulbute.
Le dikdik la pique et fait :
« L'éthique égale la feuille.
Le petit filou dupe le giga bêta. »
Le koudou, jugulé, dépité,
Jugea, a little too late, que la blague était peu plate.

J.-C. Breton – mars 2000.


La cane aux plumes d'argent

L'avarice fait perdre à qui pensait gagner
    Nul ne saurait mieux l'enseigner
Que celui qui avait, à ce que dit la Fable,
    Une cane aux plumes d'argent.
Il lui trancha la tête et la pluma, jugeant
Que sa peau vaudrait cher ; mais il la vit semblable
À celles revêtues d'un plumage de rien,
S'étant lui-même pris le plus beau de ses biens.
    Entendez bien ceci, gens chiches :
Pendant ces derniers temps, j'en ai sans cesse vus
Qui en une heure étaient bien pauvres devenus
    Car ils cherchaient à être riches.

Nicolas Graner – juin 2011.


Animal, ça va mal !

Un virus s'attaqua un matin à un chat
Qui, machinal, avant midi l'avait transmis.
Mal si subit tuant tant d'animaux : un cas !
Chikungunya ? Anthrax ? Vilains maux, ça... maudits !
Un lundi si vivants, quasi fichus mardi.
Accablant, un chagrin aigu gagnait chacun.
Aucun n'avait grand'faim. Ah ! cafard infini !
Car nul bruit stimulant n'animait l'air malsain,
Nul chambard n'y avait, ni ruts ni cris ravis.
Un tyran animal qui guidait la tribu,
Haranguant sa smala, tint sit-in sur avis :
« L'Artisan là-haut sut qu'il y avait abus.
Il lança sa fatwa... Animal ait du cran !
Il faut dur mal tarir, sacrifiant un hardi.
Ainsi, si grand tracas ira diminuant.
Qui n'a jamais mal fait ? Qui n'a jamais mal dit ?
Huit, dix canards charnus, cinq à six gras gaillards,
Fi ! Fantassin jamais n'aurait trahi sa faim.
— Mais qui n'a fait autant ? » lança un babillard
Qui flattait l'animal lui saisissant la main.
Un Saint-frusquin criard, un vrai tas d'assassins,
S'amnistiait sans un snif citant flux d'alibis
— Gris mâtins, vils busards, grandis au marcassin —
Quand Martin, naïf, vint fumant du cannabis...
« Bandit !!... Au tribunal ! » clama un furibard.
Du haschich vaudra-t-il mitard au malandrin ?
Ah ! Tribunal fictif au tarif si vachard :
Un vrai rachat dicta du gai Martin la fin.

Françoise Guichard – juillet 2013.


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